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Pour une révolution haïtienne des TIC

Ing. Reynold Guerrier

J’ai entendu Maarten Boute de Digicel sur Métropole, il y a 2 semaines. La Digicel, annonce-t-il, va changer de Business Model par pour faire face aux défis qu’exigent les nouvelles applications. Je me suis dit, enfin, ils ont franchi le pas. Je suis sûr qu’ils ont longtemps compris que le fournisseur lui-même devait   changer de réseau. Aller au-delà d’un simple slogan. Pour bien comprendre les enjeux, une petite historicité s’impose. La convergence des réseaux et des appareils, a tari drastiquement la manne que représentaient les compagnies de Telecom, tant pour les investisseurs que   pour les États dans le cas des compagnies publiques comme l’était la Téléco.   Jusqu’à très récemment les compagnies de Télécom représentaient les valeurs les plus sures des marchés boursiers. De par la nature de leur business, ils arrivaient rarement que ces compagnies fassent faillite. Leur pain béni : les appels longue distance. Là je vais parler d’un temps que les moins de 30 ne peuvent pas connaitre comme dirait Aznavour. Le premier appel longue distance a été placé en 1892 sur les centraux téléphoniques d’AT&T avec une liaison entre New York et Chicago. A l’époque les gens n’utilisaient pas leur propre téléphone pour placer ces appels mais faisaient la queue dans les cabines de la compagnie et il fallait une moyenne de 23 minutes pour connecter les 2 parties. L’évolution de la technologie aidant et voyant le potentiel

Économique offert par ces services, en 1951 AT&T a optimisé son réseau avec les fameux numéros à 10 digits tels que nous les connaissons aujourd’hui aux États-Unis, étendu son réseau sur tout le territoire des Etats-Unis et a permis à certains privilégiés d’avoir accès aux services Long Distance depuis le confort de leur maison ou de leurs bureaux. Les appels passaient plus facilement (18 secondes pour connecter les 2 parties maintenant) mais la qualité restait quand même problématique jusqu’en 1980 avec l’introduction des centraux digitaux et les satellites en orbite initiés par la NASA, les appels longue distance et particulièrement les appels internationaux ont connu un  essor  considérable.  En Haïti, jusqu’au début de la décennie 2000, pour les appels internationaux, il fallait se rendre à la Téléco de la Grande Rue (Boulevard Jean Jacques Dessalines) pour placer un appel à charge renversée « collect » ou payé vers l’étranger. Le service des lignes internationales existait mais était surtout réservé aux entreprises qui se faisaient gruger par la même occasion par les pirates friands de ces lignes internationales pour leur propre petit business privé. C’était le temps des fameux «  Gwo Gerard ».

Malgré les facilités technologiques, le prix des appels internationaux restait exorbitant. C’était une stratégie des compagnies pour pouvoir financer des segments de marchés locaux moins rentables et ça faisait partie des bonnes pratiques à travers le monde. L’arrivée des compagnies de téléphonie cellulaire (HAITEL, COMCEL) sur le marché Haïtien à la fin du siècle dernier a seulement facilité l’accès mais n’a pas résolu le problème des coûts des appels internationaux. En dépit d’une concurrence féroce sur le marché local, personne n’a voulu toucher à cette manne jusqu’à l’arrivée de la Digicel en 2005 qui pour se faire une place et engranger de nouveaux parts de marché a misé sur un atout majeur : consolider son trafic international vers  une  sortie  unique  à  travers  la  Jamaïque  en  utilisant  la  technologie  IP  si  bien  que  pendant longtemps, les appels internationaux   de la Digicel initiés d’Haïti étaient identifiés comme provenant de la Jamaïque. Ce qui constituait une sorte de « bypassing » avant la lettre. Cette stratégie a complètement affaibli les autres opérateurs qui en dépit de l’utilisation de cette même technologie ne pouvait pas atteindre les volumes de Digicel qui par un effet d’échelle pouvait négocier des tarifs beaucoup plus bas que ces concurrents locaux.

Toutefois il est judicieux de faire remarquer que le marché Haïtien n’a pas vraiment attendu Digicel pour connaitre une baisse sur les appels internationaux. Cette révolution, si on peut l’appeler ainsi, a débuté dès les années 2000, quand la téléphonie IP a commencé à gagner en maturité et a favorisé l’émergence d’un certain nombre d’applications permettant de terminer des appels vers des opérateurs traditionnels aux États Unis et au Canada. Cela a été l’âge d’or des cybercafés (mais en réalité des centres d’appel) qui pouvaient offrir des minutes d’appel international à 10 fois moins chers que les opérateurs réguliers. Mais ça ne dérangeait pas trop. C’était le temps où la distinction entre lSP ou IAP (Internet Service Provider ou Internet Access Provider) et les opérateurs Telecom était nette et ces petits cybercafés ne pouvaient pas faire trembler les géants que représentaient les compagnies de téléphone. La convergence était déjà en marche mais les opérateurs n’y croyaient pas trop au point qu’au retour d’un voyage d’étude au Japon en 2000, j’ai approché l’un des directeurs exécutifs de ComCel où j’étais ingénieur des réseaux pour lui suggérer d’appliquer pour une licence d’ISP, sa réponse avait été assez cinglante : « On est une compagnie de téléphonie, on ne fait pas d’Internet ».

Le virage raté de 2012

Les cas de raté dans l’histoire des télécoms sont légion et nos opérateurs locaux sont loin d’être les seuls à se faire prendre et surprendre. Erickson, Nokia et même Motorola ont raté le virage vers les smart phones se faisant supplanter par Samsung et Apple. D’un autre côté Qualcomm a perdu la bataille du CDMA face au GSM autour de la transition vers la deuxième génération (2G). De la même façon Digicel a raté le virage en 2012 en faisant l’acquisition de Voilà. Trop occupée à faire disparaitre la concurrence pour asseoir son hégémonie sur le marché local, elle n’a pas vu que mondialement le marché tournait vers le tout « data »et que la voix devenait de plus en plus marginale sur les réseaux. Donc l’argent qui a servi à faire l’acquisition de Voilà qui disposait d’un réseau TDM similaire à celui de Digicel aurait pu servir à construire un réseau IP (Internet Protocol) plus « data ready ». Donc elle n’avait pas fini de se relever de l’acquisition de Voilà que la Digicel devait faire face à un défi majeur de congestion imposé par les fameux OTT (Over The Top) des applications gourmandes en bande passante et pour lesquelles le consommateur ne veut pas payer plus.  Durant ces 4 dernières années, le board de la Digicel Group a dû faire face à un dilemme terrible : passer la patate chaude à quelqu’un d’autre comme les investisseurs de Voilà l’ont fait ou continuer à investir pour garder un réseau de qualité capable de faire face aux OTT toujours en  prolifération et  selon  une  logique  implacable  d’un  marché mu de  plus  en  plus  par  la demande du consommateur (User demand driven market). Si ces fonds avaient été investis à construire un réseau IP/fiber comme celui de la NATCOM, Voilà aurait tombé comme un fruit mûr dans les années subséquentes de 2013/2014 parce qu’il s’essoufflait déjà. En ce sens les propriétaires de Voilà ont fait une meilleure opération en vendant « à perte » que la Digicel qui a fait l’acquisition d’un réseau en pré- désuétude. Pour preuve, on a la grogne des consommateurs qui se fait de plus en plus menaçante par rapport à la qualité de service.

Mais une telle analyse n’a pas de sens si elle ne tient pas compte d’autres facteurs exogènes comme la dévaluation de la Gourde, l’environnement global d’affaires. Le coût de la minute d’appel local est fixé à 5 gourdes depuis bientôt 20 ans et il n’a pas subi d’augmentation substantielle depuis. Elle a même diminué sur les appels intra opérateurs (On-net, appel Digi-Digi ou NATCOM-NATCOM) alors que les compagnies doivent faire face aux mêmes coûts d’exploitation qui eux, ont toujours tendance à  augmenter avec la sécurisation  des  installations  quand  le  climat  politique  se  détériore,  la  hausse du  prix  de l’essence, etc… Ainsi l’opérateur haïtien de téléphonie se retrouve coincé entre des coûts opérationnels énormes et des rentrées en nette diminution pour toutes les raisons évoquées plus haut. D’où une dégradation de la qualité du service qui dans un environnement normal aurait été source de perte de la clientèle. Mais les 2 opérateurs qui se partagent le marché avec une concurrence diplomatique n’en ont pas vraiment peur. D’ailleurs ils font tout pour éviter la venue d’un troisième larron, mais où trouver celui-ci puisque le marché n’est plus aussi alléchant qu’il y a 15 ans. La manne de trafic de voix international étant tarie, le réseau est aujourd’hui plus données (DATA) que voix(VOICE), une population à 80% analphabètes et un pouvoir d’achat vraiment faible, il faut donc une révolution des contenus pour redonner au marché son attractivité.

Les OTT, une menace pour la télé numérique

Aujourd’hui les forfaits de téléphone dans les pays développés se font avec un forfait « package » voix illimité et un forfait data très contrôlé par un tarif dissuasif pour éviter le dépassement (jusqu’à 15.00 USD le GB en dépassement). Mais les jeunes, même dans les pays en voie de développement, n’en ont cure. Ils veulent de la mobilité à tout prix. Accéder à des contenus à partir de son portable c’est cool, c’est discret et moins contrôlé, donc les Mégabytes deviennent des produits de première nécessité au même titre que la nourriture. Certains sont même prêts à accorder aux Mégabytes la priorité, se disant avec les moyens de communication, ils peuvent faire d’autres « brasses » pour se procurer à manger. Le trafic généré par les appels gratuits à partir de WhatsApp, IMO, Facetime, Facebook pour ne citer que les plus connus vient en concurrence avec le trafic voix qui est lui-même facturé.  D’où un manque à gagner pour les opérateurs qui non seulement doivent  assurer  le  transport  de  ces  applications  plus  ou  moins gourmandes en bande passante et exige une qualité de service.

La concurrence boostée par la convergence des réseaux doit aussi inquiéter aujourd’hui les médias traditionnels tels la radio et la télévision. Plus d’une centaine de radios émettant à partir d’Haïti sont déjà répertoriées sur l’application TuneIn, et la tendance est à la hausse. L’offre des IPTV box est déjà accessible aux internautes Haïtiens. Le seul frein reste la qualité de la connexion internet. Avec ces nouvelles offres, la problématique de la neutralité du réseau (Net neutrality) va se poser dans toute son acuité. Un défi majeur pour le CONATEL en termes de régulation mais aussi pour la transition vers la télévision numérique terrestre. Pourquoi investir des millions à changer les infrastructures locales de diffusion quand les mêmes programmes étrangers consommés localement (match de foot, feuilleton, films, etc..) sont déjà accessibles dans toutes leurs versions (originales ou traduites) sur les IPTV box dans de meilleures qualités de son et d’images ? Quelque part la TNT peut être frappée d’anachronisme pour ne pas avoir été implémentée à temps.

 

Un nouveau modèle

Les opérateurs locaux  doivent  comprendre  que  la bataille  des  infrastructures  est  dépassée.  Il faut produire du contenu. Sans être ethnocentrique, seule la production de contenus typiquement Haïtiens peut offrir dans un avenir immédiat un ciel clément pour les diffuseurs locaux. Avec 4 millions de consommateurs de la diaspora et 12 millions de locaux, une production culturelle de qualité pourra même être exportée   vers l’Afrique et les autres cultures créolophones. A titre d’exemple, le secteur Haïtien à pouvoir profiter massivement des médias sociaux est celui des loisirs particulièrement celui de la production musicale. Des artistes comme Marinad 007 avec son tube « Madan Papa » n’auraient jamais pu émerger à travers les réseaux de distribution traditionnels alors qu’aujourd’hui il peut percevoir des royalties directement de Google le propriétaire de Youtube pour plus d’un demi-million de vues/d’écoute de son œuvre.

Pour assurer leur survie ces opérateurs doivent encourager l’innovation, investir dans des startups, offrir des services innovants à ces masses d’utilisateurs laisser pour compte. À ce titre le fossé numérique, la culture haïtienne doivent être vus plus comme des opportunité en ce qu’ils constituent des segments d’un marché global qui n’intéresse pas encore le GAFA,  les mastodontes de la Silicon Valley. L’État a aussi son rôle à jouer car toute baisse substantielle de revenus ou toute disparition des entreprises numériques locales entraineront   des manques à gagner en termes de taxation. L’alternative serait de pouvoir taxer le GAFA comme la France tente de le faire mais déjà l’ARCEP qui est l’organe de régulation française s’avoue vaincue.   Plus que jamais, le retour aux sources est l’une des rares garanties des économies locales car dans cette cacophonie mondiale il faut vendre son authenticité pour espérer rester en vie.

 

 

Reynold Guerrier

Ingénieur, Master en Réseaux Mobiles, Licencié en Sciences en Informatiques

Spécialiste de données.

reygue@gsis.com.ht

 

 

 

 

Glossaire

ARCEP :              Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes

CDMA :             Code Division Media Access  (technologie de téléphonie cellulaire. Elle était  utilisée par la HAITEL)

GAFA :                Google Apple Facebook Amazon

GSM :                   Global System for Mobile (Technologie de téléphonie cellulaire.

NASA :                National Aeronotics & Space Administration

TDM :               Time Division Multiplexing

TNT:                    Télévision Numérique Terrestre

 

Conseils pratiques de sécurité …

Tenant compte du niveau d’insécurité actuel du pays, quelques conseils pratiques afin de vous aider à mieux vous protéger :

Éducation : installation d’une directrice adjointe pour le Bas-Artibonite

Marie Théline Cosméus Pierre est installée comme directrice adjointe à la direction départementale de l’éducation pour le Bas-Artibonite.